Aurons-nous encore besoin les uns des autres, avec l'IA ?
Photo : Unsplash
Je le constate dans mon travail : des tâches qui demandaient une discussion avec un collègue — une revue de code, un deuxième avis, un échange rapide — je peux maintenant les faire seul, plus vite, avec un assistant IA. Le gain de temps est réel.
Ce qui suit est mon impression personnelle, pas une démonstration. Je n'ai pas de données à vous présenter, seulement ce que j'observe au quotidien et les questions que ça me pose. D'autres vivent peut-être ce changement différemment.
🧩 Trois fonctions que remplit une équipe
Une équipe sert, entre autres, à trois choses : répartir la charge de travail, croiser les points de vue avant qu'une décision se fige, et transmettre le savoir entre juniors et seniors. Si l'IA absorbe une partie de la charge et devient elle-même une source de « deuxième avis », une des trois fonctions s'affaiblit — celle qui reposait justement sur le fait de devoir se tourner vers quelqu'un d'autre.
Il y a aussi un effet plus subtil : l'IA répond avec la même assurance qu'elle ait raison ou tort. On saute parfois l'étape « je vérifie avec un collègue » non pas parce qu'on n'en a plus besoin, mais parce qu'on se sent suffisamment confiant pour continuer seul.
🌍 Un deuxième avis qui n'est pas neutre
Il y a un angle auquel je pense de plus en plus : ce « deuxième avis » que je vais chercher auprès de l'IA n'est pas culturellement neutre. Les grands modèles sont aujourd'hui entraînés très majoritairement sur du contenu en anglais, produit et façonné dans un contexte nord-américain ou européen. Quand je demande un avis — sur la façon de structurer un bout de code, de formuler un courriel à un gestionnaire, de réagir à un désaccord en réunion — la réponse porte, sans le dire, une manière de faire précise : franchise directe, individualisme, une certaine idée de ce qu'est « être professionnel ». C'est un paradigme parmi d'autres possibles, pas une évidence universelle, même s'il se présente comme tel.
Ce n'est pas anodin pour moi qui suis arrivé d'ailleurs. L'outil que j'utilise chaque jour pour gagner du temps porte une couleur culturelle précise — occidentale, largement anglo-saxonne — présentée comme si elle était universelle et neutre. Elle ne l'est pas. Elle vient d'un endroit précis, avec ses propres réflexes.
Une intuition, pas une démonstration
Je n'ai pas d'étude à citer là-dessus, et je ne prétends pas en avoir besoin pour le dire. C'est une intuition, née de mon usage quotidien de ces outils — assez nette pour que je choisisse de la nommer plutôt que de la garder pour moi.
🌉 Ce que ça change pour un immigrant ou une personne en reconversion
C'est ici que la question dépasse mon propre confort de professionnel en poste. Une personne qui arrive sur le marché TI québécois — immigrante, PVTiste, en reconversion — consulte elle aussi ce « deuxième avis » qu'est devenue l'IA. Si cet avis porte une couleur culturelle occidentale et anglo-saxonne, sans le dire, elle risque d'absorber une manière de parler et de travailler qui n'est pas nécessairement la sienne au départ.
Le risque, tel que je le vois, n'est pas que l'IA impose une seule culture de façon brutale. C'est plus discret : elle propose toujours une réponse, avec assurance, et cette réponse ressemble de plus en plus à un standard homogène — pratique, mais qui efface des nuances qu'un collègue humain, ancré dans son propre contexte, aurait formulées autrement.
❓ Ce que je ne sais pas
Est-ce que ça réduira vraiment les effectifs, ou déplacera le travail vers plus de vérification et de relation client ? Est-ce que les salaires refléteront une productivité individuelle plus élevée, ou l'inverse ? Est-ce que ce biais culturel va s'atténuer avec le temps, à mesure que les modèles intègrent plus de langues et de contextes, ou va-t-il simplement devenir invisible parce qu'on s'y habitue ? Personne n'a de réponse solide là-dessus, y compris moi.
🧭 Ce qui résiste, et une piste concrète
Pour l'instant, une chose résiste : le jugement, la confiance entre collègues, la responsabilité partagée. Mais je ne sais pas si ça restera vrai dans quelques années.
Ce que j'essaie de faire, personnellement, et ce que je propose aux personnes que j'accompagne :
- Traiter la réponse de l'IA comme un brouillon, pas une référence : surtout pour tout ce qui touche au ton, à la formulation, à la façon de gérer une relation humaine au travail.
- Aller chercher un vrai deuxième avis humain, idéalement quelqu'un ancré dans le milieu québécois, quand la question touche à la culture professionnelle plutôt qu'à une solution technique.
- Garder l'habitude de se demander « d'où vient ce conseil ? » avant de l'appliquer tel quel — un réflexe simple, mais qui se perd vite quand la réponse arrive instantanément et avec assurance.
Vous débutez en TI au Québec sans réseau encore établi ?
Je propose une aide gratuite et bénévole : révision de CV, préparation aux entrevues, et un « deuxième avis » humain, ancré ici, quand vous en avez besoin.